Le projet a été élaboré en collaboration entre moi-même et mon amie artiste, Annabelle. Il s'agissait d'un projet de recherche-création centré sur un enjeu spécifique : la nudité en photographie, explorée à travers les œuvres de Spencer Tunick.
Dans notre recherche-création, nous nous sommes inspirés du travail de Spencer Tunick, tout en étendant notre démarche et notre réflexion. Plutôt que de simplement imiter sa signature, nous avons souhaité nous immerger brièvement dans son univers pour mieux appréhender les défis et les préoccupations inhérents à sa pratique. Notre approche s'inscrit dans une forme de citation, visant à "marquer l'origine" tout en démontrant comment la citation elle-même s'active. À l'instar de Spencer Tunick, nous aspirons à créer un contraste saisissant entre le corps nu et son environnement, une démarche audacieuse et exigeante à laquelle nous nous sommes ouvertement engagés.
Notre intention converge avec celle de Tunick, c'est-à-dire instaurer un jeu de contraste entre le corps nu, multiplié, et son contexte. Cette démarche, dans notre cas, implique un sujet audacieux et délicat, demandant un engagement considérable. Notre esprit ouvert nous guide vers la conviction que chaque corps est beau dans sa singularité, et c'est cette unicité qui nous rassemble en définitive. Notre objectif est de dévoiler le corps nu dans des espaces publics, où il ne se trouve généralement pas. Notre intention est d'inspirer chez les observateurs une sensation de liberté liée à la levée des barrières de la nudité. Les thématiques sous-jacentes englobent le corps en tant que langage et la libération corporelle. De même, nous cherchons à dissocier le corps nu de l'érotisme.
Notre processus a débuté par une familiarisation avec l'essence du travail de Tunick, afin de définir notre angle d'approche. Nous avons commencé par rédiger des appels à participation, diffusés via nos réseaux sociaux, pour trouver des modèles à l'aise avec la nudité. Nous avons créé un événement privé sur Facebook pour rassembler les participants et faciliter la communication. Parallèlement, nous avons identifié des lieux publics intéressants et peu fréquentés, afin de maintenir une atmosphère intime pendant les prises de vue. Des visites sur site ont été organisées pour évaluer les angles, l'accessibilité et la luminosité. Comme Tunick, nous avons choisi de réaliser les séances à l'aube, minimisant ainsi les regards extérieurs.
Du fait de la sensibilité du projet, nous avons mis en place des documents de décharge signés par les participants le jour J. Nous avons veillé à optimiser le processus pour que les participants soient exposés le moins longtemps possible : préparation sur place, ajustements techniques, zones dédiées pour les vêtements, tests préalables avec les participants habillés, etc. Les directives ont été soigneusement préparées pour des poses visuellement marquantes et rapides le jour de la séance.
À la fin de l'événement, nous avons convié les participants à une discussion collective chez nous, autour d'un café. Ce projet transdisciplinaire était autant une expérience humaine qu'une œuvre tangible. Nos compétences respectives en photographie et en édition numérique, ainsi qu'en rédaction et en art relationnel, ont été mises en synergie. Nous avons mis l'accent sur la communication ouverte avec les participants et avons documenté le volet humain de l'expérience. Lors de la prise de photos, Rosemarie s'est focalisée sur les aspects techniques, tandis qu'Anabelle a favorisé l'échange avec les participants, veillant à leur confort et à leurs effets personnels.
Le bilan collectif fut unanime : après une certaine appréhension initiale, les participants ont ressenti un soulagement, une fierté et une confiance une fois dénudés. Les variables majeures ayant impacté l'expérience furent les conditions climatiques et la question de la légalité, ce qui a accéléré la séance et influencé la communication globale. Le résultat est donc une série de photographies parfois imparfaites, mais véritablement représentatives de l'instant vécu.
Notre œuvre Sherbrooke (2022) se compose de quatre photographies et chacune présente une vue d'ensemble avec des angles de caméra variés. Sherbrooke I et Sherbrooke II adoptent des plans en plongée, tandis que Sherbrooke III et Sherbrooke IV correspondent au point de vue du photographe.
La colorimétrie, influencée par l'heure matinale de la prise de vue (6 heures), tend vers des teintes bleutées tirant légèrement vers le rouge. Nous avons atténué le bleu pour mettre en évidence la teinte terne et grise du béton, créant un contraste organique-géométrique. Trois plans de composition se dégagent : le rail de chemin de fer, l'horizon et les corps en avant-plan. La faible profondeur de champ et l'architecture confèrent un effet de cloisonnement, accentuant la vulnérabilité des sujets.
En arrière-plan, les photographies Sherbrooke juxtaposent la chair des sujets à l'architecture linéaire et froide du lieu urbain. Elles peuvent être appréciées individuellement ou en série lors d'expositions. Sherbrooke I dépeint neuf corps debout contre la paroi droite d'un passage sous un pont, dissimulant visages et sexes. Sherbrooke II montre les sujets allongés sur la passerelle, dans des poses décontractées, certains sexes visibles mais sans connotation sexuelle.
Sherbrooke III aligne à nouveau les corps le long de la paroi gauche du passage, leurs reflets dans l'eau suggérant une introspection. Ils se voient, se reconnaissent, créant un moment conscient. Sherbrooke IV synthétise l'événement : les corps entrent en contact avec l'eau vive, debout et fiers, exprimant leur nudité sans retenue. Ce moment narratif évoque le retour à la nature, un instinct de vie. L'effervescence urbaine se manifeste avec le passage figé d'un train, marquant avec éclat la fin de la séance.
L'évolution progressive entre les pauses se reflète dans la lecture et le vécu des participants : du stress initial à la libération, ils ont pleinement embrassé ce moment unique. Le projet incarne le décloisonnement du corps, l'exploration et la liberté. Les participants ont bravé les limites sociales et légales, se tenant avec fierté en marge, brisant des normes. C'est cette audace qui, selon nous, confère au projet sa puissance et sa résonance.